Santé et sécurité : changer une mentalité à la fois

16 octobre 2018
Par Marie Gagnon
Jonathan Plante au Grand Rendez-Vous de Québec en mai 2018. Photo : CNESST

Victime d’une chute de hauteur, Jonathan Plante sillonne aujourd’hui le Québec en fauteuil roulant afin de sensibiliser les travailleurs à la santé et la sécurité du travail.

Mars 2007. La vie de Jonathan bascule, en même temps qu’il perd pied. Lui qui avait toujours jugé inutile le port du harnais de sécurité se retrouve, du jour au lendemain, cloué dans un fauteuil roulant. Il avait à peine trente ans et toute la vie devant lui. Et il aimait pardessus tout son métier de charpentier-menuisier et le travail en hauteur.

 

Ce matin-là, Jonathan se trouve sur une passerelle de fortune dépourvue de garde-corps. Un faux pas et c’est la culbute dans le vide. Quinze pieds plus bas, un madrier amortit sa chute, mais son dos encaisse le choc. La moelle épinière sectionnée, sans possibilité de récupération, Jonathan doit faire le deuil de la marche… et de son métier. « Je ne voyais pas vraiment le danger, confesse-t-il. Au chantier, à la longue, on finit par apprivoiser, par banaliser les risques. Mais j’ai été chanceux dans ma malchance. Si j’étais tombé six pouces à gauche du madrier, je me serais fracturé les vertèbres thoraciques et je serais quadraplégique. »

 

Des vies bousculées

Il n’empêche, dans les jours qui suivent, le jeune homme prend rapidement la mesure de ce qu’il a perdu. Mais aussi de ce qu’il lui reste. « Onze ans plus tard, je constate que c’est la vie d’un paquet de gens qui a changé, pas seulement la mienne. Quelques semaines avant l’accident, ma compagne et moi, on avait décidé de fonder une famille.

 

« On a dû recourir à la fécondation in vitro et tout le cocktail d’hormones qui va avec, explique-t-il. Ç’a été très stressant et pénible pour ma conjointe. Aujourd’hui, on a deux beaux enfants de six et huit ans. Même s’ils savent que leur papa est toujours présent, ils réalisent que je ne peux pas toujours les accompagner dans leurs activités. »

 

Alors que Jonathan songe à réorienter sa carrière en finance, sa vie prend un nouveau tournant lorsque la Commission de la santé et de la sécurité du travail l’invite à témoigner de son histoire à travers une capsule vidéo. Après sa diffusion en grande première lors des Grands Rendez-vous de la SST à la fin 2009, les appels fusent aussitôt.

 

Des choses à dire

Dont un appel d’un certain Michel Juteau, un travailleur minier resté paraplégique à la suite d’un accident et devenu conférencier par la suite. « Tu as quelque chose à dire », lui lance-t-il. Il le présente à son réseau et l’aventure débute. Jonathan monte sa première conférence, la même qu’il utilise encore aujourd’hui à quelques photos près.

 

« J’interpelle les gens à travers mon histoire, mentionne Jonathan Plante. Je ne leur dis pas ce qu’ils doivent faire ou ne pas faire. Je leur demande plutôt quelles seraient les raisons qui feraient en sorte qu’ils prennent quelques minutes de réflexion pour s’assurer qu’ils travaillent de la bonne façon. »

 

Intitulée Répercussions d’un accident de travail, un titre sans équivoque, la conférence de Jonathan s’adresse aux travailleurs de toutes les industries – mines, foresterie, construction, industriel lourd – et à toutes les classes d’emplois, y compris le personnel de bureau.

 

Il y expose d’abord sa vie d’avant, celle d’un jeune cowboy qui carbure à l’adrénaline et aux sensations fortes. Puis l’accident, le transfert à l’hôpital, ses jambes qui ne le porteront plus. Il enchaine ensuite avec les répercussions que son accident a entrainées dans la vie des autres, les petits moments magiques auxquels il a dû renoncer.

 

« C’est quand je m’adresse à des travailleurs de chantier que mon message frappe le plus, confie-t-il. Je suis un boy-of- the-gang, ils se reconnaissent à travers moi. Et je n’essaie pas de leur inspirer de la pitié. Au contraire, je suis heureux. Je veux seulement qu’ils comprennent que tout ce qu’ils ont de précieux ne tient qu’à un fil. »

 

Des progrès visibles

Huit cents conférences plus tard, Jonathan Plante constate que l’industrie de la construction a fait des progrès notables en matière de SST. « Il y a 11 ans, on ne voyait jamais de couvreur s’attacher, dit-il. Aujourd’hui, la moitié des gars s’attachent. On voit que les mentalités évoluent, mais c’est lent.

 

« Parfois, je discute avec des travailleurs et je vois qu’ils sont encore très fermés quand on leur parle santé et sécurité, note-t-il par ailleurs. Ils trouvent que c’est une perte de temps. Je remarque aussi qu’ils ont peur du changement, ils se braquent quand on veut modifier leurs méthodes de travail. Ils ne réalisent pas qu’ils ont juste été chanceux de ne pas encore avoir eu d’accidents. »

 

Il observe la même évolution du côté des employeurs, qui considèrent la santé et la sécurité du travail de plus en plus comme un investissement plutôt que comme une dépense. Car un accident du travail, ça coute cher. Et pas seulement en termes de cotisations et d’amendes, mais aussi en terme de productivité au chantier et, de surcroit, dans un contexte de rareté de main-d’oeuvre.

 

UN MESSAGE QUI PORTE

Depuis 2011, Jonathan Plante a prononcé plus de 800 conférences sur la santé et la sécurité du travail. Bon an, mal an, c’est près de 150 présentations à des travailleurs et à des employeurs de tout horizon. Il y a quatre ans, il a entrepris une tournée des écoles de métiers et des centres de formation professionnelle, sensibilisant au passage plus de 25 000 élèves aux dangers potentiels que recèlent les milieux de travail.

À l'automne 2018, il portera également son message aux États-Unis et dans les autres provinces canadiennes. Bref, Jonathan a du pain sur la planche. « Je suffis à peine à la demande, dit-il. J’ai donc recruté un autre conférencier pour me seconder. C’est un jeune qui s’est fait sectionner les deux jambes par un convoyeur. À deux, on ne sera pas de trop pour éveiller les consciences. »

 


Cet article est tiré du Supplément thématique – Santé et sécurité 2018. Pour un accès privilégié à l’ensemble des contenus et avant-projets publiés par Constructo, abonnez-vous !

 

 

Santé et sécurité au travail

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