L’anse du Moulin : quand l’écosystème dicte les règles

21 juin 2018
Par Michel Bouchard
Aluminerie de Baie-Comeau.  Photo de ALCOA

Les travaux de réhabilitation du secteur de l’anse du Moulin ont permis d’apporter une solution durable et définitive à la présence de divers composés organiques. Le projet, maintenant complété, s’accompagnait du défi d’agir dans un écosystème complexe.

 

La nécessité de réhabiliter ces sédiments découlait de trois décennies d’opérations quotidiennes de l’aluminerie Alcoa sur son site de Baie-Comeau. Pour éviter le déplacement du problème vers les générations à venir, il fallait adapter les installations aux besoins futurs, mais aussi en amender le bilan environnemental.

 

À la suite de la mise en évidence d’une contamination en hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) et en biphényles polychlorés (BPC) au cours des années 1980, Alcoa procède entre 2011 et 2015 à l’analyse de différentes options. Analyse au terme de laquelle un projet de réhabilitation est présenté au ministère du Développement durable, de l’Environnement, de la Faune et des Parcs du Québec (MDDEFP).

 

Une marée de défis

Deux méthodes différentes ont alors été choisies. D’abord, une surface d’une douzaine de milliers de mètres carrés a été sécurisée par le biais d’un recouvrement environnemental constitué de pierres de différentes gradations. Puisque les sédiments reposaient au fond du chenal qui mène au quai no 1, encore en usage et indispensable aux opérations de l’aluminerie, l’équipe a ensuite procédé par dragage. Le matériel contaminé était ainsi déplacé vers un bassin de confinement bordé sur trois axes par les quais 2 et 3, qui ne sont plus en service aujourd’hui. Une digue filtrante, constituée d’un coeur de sable et recouverte d’une séquence d’enrochement de différents grades, sur le côté adjacent à la mer, fut également utilisée.

 

Les défis liés à des travaux d’une telle ampleur s’avèrent multiples et les enjeux majeurs. L’usine étant en exploitation, il était impensable d’en arrêter les activités durant le déroulement du chantier. Le quai devait aussi demeurer accessible au besoin et représentait une priorité, puisqu’il assure l’approvisionnement des matières premières, indispensables à la production d’aluminium.

 

Sur le plan environnemental, des études d’impact ont été soigneusement menées dans l’optique de cibler les méthodes optimales pour évacuer une masse contaminée sans porter atteinte à la vie maritime. Parmi les enjeux cruciaux qui soulevaient des inquiétudes auprès du MDDEFP, il y avait l’élément de risque entourant la remise en suspension de matières contaminées au coeur de la colonne d’eau.

 

L’anse du Moulin. Photo de ALCOA

 

« Pour empêcher que les sédiments ne se répandent et ne s’échappent dans l’océan, nous avons utilisé des rideaux de turbidité qui faisaient une dizaine de mètres de largeur et de longueur, précise Carl Gauthier, vice-président à l’expertise et à la qualité – Environnement Québec – chez WSP. Les travaux s’effectuaient donc à l’intérieur de ce périmètre de confinement. Pour le dragage, une benne à godet environnemental recueillait les sédiments. D’ailleurs, nous avons même fait adapter le godet pour améliorer son étanchéité. »

 

Des solutions technologiques

Pour arriver à suivre le déplacement des sédiments, l’équipe a fait appel à la technologie. « Nous avons utilisé des bouées équipées de turbidimètres déployés dans la colonne d’eau. Grâce à cette technologie, nous étions en mesure de surveiller continuellement, 24h/24, les concentrations de matières en suspension et nous pouvions intervenir rapidement au besoin. »

 

La possibilité de déployer ces balises de surveillance automatisées, reliées par réseau sans fil et disponibles sur une plateforme web afin d’acheminer des données, permettait un suivi en temps réel. Et ce, tout en évitant le va-et-vient de main-d’œuvre sur l’eau, réduisant encore là les effets possiblement néfastes auprès de la vie aquatique et les risques pour les travailleurs.

 

« Nous avons également eu recours à des drones pour faciliter le suivi des travaux de divers points de vue et détecter des problèmes naissants qui se profilaient », ajoute Patrice Dubé, directeur des immobilisations de maintien chez Alcoa.

 

Comme le spécifie Carl Gauthier, recouvrir une surface de sédiments contaminés en milieu aquatique ne se limite pas à y déposer un amas de pierres. Une expertise des lieux était nécessaire. « Nous avons procédé à des forages géotechniques depuis une barge. Il fallait s’assurer de la capacité du sol à contenir la matière et également son matériau de recouvrement. On a analysé l’ensemble des données comme la pression interstitielle, l’indice de pénétration et la résistance au cisaillement pour en arriver à la solution optimale. »

 

Le secteur de l’anse du Moulin se situe dans une zone où les sollicitations hydrodynamiques sont importantes, la force des marées, les tempêtes maritimes et les courants marins étant ponctuellement au rendez-vous. « Il a fallu se préparer, il a fallu travailler en amont du projet pour assurer une séquence de travaux orchestrée méticuleusement, rappelle Patrice Dubé. Tout travail effectué par barge devait forcément être soumis aux contraintes de navigation. De plus, l’approvisionnement de l’aluminerie par bateau ne pouvait être retardé par le chantier. »

 

Plusieurs visiteurs marins

La présence régulière de la faune aquatique dans le voisinage se voulait également un défi imposant. Pour arriver à compléter les travaux tout en minimisant les impacts sur la vie sous-marine, une équipe de surveillance a été mise en place. Retraités, étudiants, résidents du secteur de tous âges et de toutes professions ont été formés pour intégrer une équipe dont l’objectif consistait à recenser d’éventuelles présences de mammifères marins.

 

Pas moins de 882 ont d’ailleurs fait acte de présence dans le secteur des travaux, ce qui a engendré près d’une centaine d’heures d’arrêt des activités de dragage. En somme, les quelque 56 000 mètres cubes de sédiments contaminés extirpés des eaux permettront à la vie aquatique de proliférer dans un milieu biologique sain.

 

De concert avec l’équipe d’Alcoa, c’est à la firme WSP et à son sous-traitant, Anchor QEA, qu’est revenue la tâche de réaliser les travaux de conception, de l’étude d’impact jusqu’à l’ingénierie détaillée. Les travaux de construction ont été réalisés par l’entrepreneur Sanexen Services Environnementaux, en collaboration avec Groupe Océan pour le dragage et avec R&G St-Laurent pour les opérations terrestres. D’ailleurs, WSP et Alcoa ont fait partie des lauréats des 16e Grands Prix du génie-conseil québécois dans la catégorie Industrie pour l’accomplissement de ce projet.

 

LE PROJET DE RÉHABILITATION DU SECTEUR DE L’ANSE DU MOULIN EN CHIFFRES :
  • Projet de 25 millions de dollars
  • 55 900 mètres cubes de sédiments dragués et confinés de façon sécuritaire dans une cellule en berge
  • 11 500 mètres carrés de fonds marins présentant des sédiments contaminés sécurisés en place par un recouvrement environnemental
  • 88 000 mètres cubes d’agrégats utilisés pour la construction des différentes structures telles que des bermes de confinement, des recouvrements environnementaux et pour la jetée d’accès
  • 74 858 heures travaillées
  • Travaux effectués en continu, jour et nuit, d’avril à octobre 2017
  • Une centaine de personnes affectées au chantier au cours de la période de pointe des opérations
  • 882 mammifères marins observés engendrant 96 heures d’arrêt des travaux de dragage
  • 4 arrêts des travaux demandés à la suite des dépassements des concentrations de MES (matières en suspension)

Données fournies par WSP et Alcoa

 

Ajouter un commentaire

Le contenu de ce champ sera maintenu privé et ne sera pas affiché publiquement.
CAPTCHA
Cette question permet de s'assurer que vous êtes un utilisateur humain et non un logiciel automatisé de pollupostage. À noter: les erreurs de type majuscule/minuscule sont ignorées.
CAPTCHA visuel
Entrez les caractères (sans espace) affichés dans l'image.