Rénover la plus haute tour inclinée au monde

10 novembre 2023
Par Isabelle Pronovost

Restaurer la tour olympique n’est pas une mince affaire. Conception de nouvelles infrastructures touristiques, travaux en hauteur, transport des matériaux, les défis ont été à la mesure de cet ouvrage emblématique.

Attraction touristique majeure, la tour du Stade olympique avait peu à peu perdu de son attrait auprès des visiteurs, ces derniers trouvant les espaces vieillots. Le funiculaire qui permet de rejoindre le sommet tombait quant à lui souvent en panne, fort de son million de voyages depuis son inauguration en 1987. Il a donc été décidé d’entamer des travaux de rénovation afin de redonner son lustre à cette icône montréalaise.

 

À l’automne 2020 ont commencé les travaux de conception. L’appel d’offres pour la gérance de construction a eu lieu au printemps 2021, processus remporté par la firme Pomerleau. Son mandat consiste à réaménager le rez-de-chaussée (boutique et bloc sanitaire) et les trois étages supérieurs de la tour, qui hébergent respectivement un espace corporatif, un bistro et l’observatoire. Le funiculaire sera remplacé et le toit, ouvert aux visiteurs, qui pourront en faire le tour par le biais d’une nouvelle passerelle suspendue.

 

Des échafaudages en porte-à-faux

Pour améliorer l’expérience touristique, des planchers de verre viendront remplacer les anciens puits de lumière de la tour. Pour procéder à ces travaux, des échafaudages en porte-àfaux ont été érigés à bras d’homme à partir du niveau corporatif. Il s’agit de poutrelles en acier d’environ 4,2 m qui partent de l’intérieur pour ensuite être glissées vers l’extérieur. Pour les sécuriser et éviter qu’elles ne penchent vers le bas, des poteaux d’étaiement ont été installés. Un plancher de contreplaqué a ensuite été posé, sur lequel a été construit l’échafaudage qui s’élève dans le puits.

 

Maja Tomic, gérante de projet chez Pomerleau. Crédit : Pomerleau

 

Les travaux ont été effectués de nuit, en partie en raison des événements qui continuent de se dérouler dans le stade. « On ne peut pas manipuler des pièces d’acier au-dessus de l’aire de jeu pendant qu’il y a un événement qui se tient en dessous, précise Maja Tomic, gérante de projet chez Pomerleau. Donc c’est sûr que notre séquence de travaux est planifiée en conséquence de ces informations. » Le choix de travailler de nuit a aussi été fait pour laisser toute la place aux pièces et mains-d’oeuvre nécessaires au montage de la structure, mais aussi pour éviter aux équipes de jour de subir le froid qui entrait par les ouvertures en cette fin d’hiver.

 

Sensations fortes au sommet de la tour

La passerelle événementielle sur le toit représentait pour Coralie Roques, chargée de projet en construction au Parc olympique, un grand défi de conception. « La tour du Stade olympique, c’est vraiment un emblème de Montréal, tout le monde la voit, on la voit de partout et nous, on ne souhaitait pas la défigurer en sortant une passerelle suspendue qui allait peut-être jurer dans le paysage. […] Les ingénieurs ont redoublé d’efforts et d’ingéniosité pour sortir quelque chose qui se fond dans le décor et qui va aussi avec les angles de la tour », dit-elle.

 

Fait intéressant : la passerelle devait à l’origine être en verre plutôt qu’en caillebotis d’acier. C’est que les appels d’offres pour les différents lots de construction ont été publiés à une époque de surchauffe du marché caractérisée par une flambée des prix et une faible disponibilité des entrepreneurs. « Il y a beaucoup de lots où on avait très peu d’entrepreneurs qui rentraient des soumissions ou même qui se procuraient les documents », explique Isabelle Paventi, vice-présidente construction chez Pomerleau. L’entrepreneur général a donc dû solliciter ses partenaires pour réussir à obtenir des soumissions et faire exécuter les travaux. N’empêche, certains prix étaient hors budget et des compromis — comme celui de la passerelle — ont dû être trouvés.

 

Isabelle Paventi, vice-présidente construction chez Pomerleau. Crédit : Pomerleau

 

Les ouvriers chargés d’installer la passerelle ont aussi dû travailler en hauteur, cette fois à partir de petites nacelles suspendues. Tout devait être attaché, autant les morceaux de structure en acier de 680 kilogrammes que chaque petit boulon. De plus, en raison de l’inclinaison de la tour, les travailleurs dans les nacelles se trouvaient souvent loin de la façade, de sorte qu’ils devaient s’en approcher à l’aide de câbles. « Ça aussi, ça a été tout un défi. Ces hommes-là ont toute mon admiration de travailler à longueur de journée à 190 m dans le vide ! » lance Coralie Roques.

 

Logistique de transport complexe

Sur le toit, des garde-corps vitrés — et inclinés vers l’extérieur — procureront aussi des frissons aux visiteurs. Outre leur taille imposante, leur ancrage s’est avéré un défi pour les ingénieurs affectés au projet. « C’était tout un casse-tête pour essayer d’avoir une structure qui est suffisamment forte pour retenir les garde-corps vitrés, mais qui rentre en même temps dans un espace [le plafond] qui est vraiment petit », illustre Coralie Roques. En outre, les pièces du garde-corps devaient pouvoir entrer dans le funiculaire, seul moyen de transport des matériaux et des ouvriers vers le sommet de la tour. Le poids est également un enjeu, la cabine pouvant prendre en charge cinq tonnes maximum.

 

Coralie Roques, chargée de projet en construction au Parc olympique. Crédit : Parc olympique

 

Dès lors, « toutes les composantes qui vont en haut sont conçues en fonction des dimensions du funiculaire, c’est-à-dire les portes, puis l’espace qu’on a à l’intérieur et le poids que celui-ci peut recevoir », souligne Maja Tomic. Un funiculaire qui devra être mis hors service au début de 2024 pour que l’entrepreneur, Doppelmayr, puisse procéder à son remplacement.

 

Les équipes sont déjà à pied d’oeuvre pour trouver une autre façon d’acheminer les matériaux. La vice-présidente construction chez Pomerleau raconte avoir tout d’abord pensé à un hélicoptère, avant d’écarter cette option. Sa collègue ajoute avoir songé à installer une grue-portique sur le toit, dont les câbles auraient été suffisamment longs pour soulever des charges à partir du sol. Cette solution aurait toutefois nécessité la pose de nombreux renforts afin que la grue ne bascule pas, une tâche quasi impossible en raison de la superficie restreinte de la tour et des travaux qui s’y déroulent déjà. Les deux options qui restent : utiliser un monte-charge fait sur mesure pour une tour penchée ou travailler de concert avec Doppelmayr pour coordonner les travaux du funiculaire afin de pouvoir continuer à monter et descendre à l’occasion du matériel. Si tout va bien, les travaux prendront fin au printemps 2025. En date de mars 2023, le coût total du projet était estimé à 90,6 millions de dollars.

 

QUAND LES MONDES DE LA CONSTRUCTION ET DU TOURISME SE CHEVAUCHENT

Les règles et les normes en vigueur au Canada pour le transport des personnes s’appliquent seulement aux ascenseurs; aucune ne concerne les funiculaires, celui du stade étant le seul équipement de son genre au pays. « Donc on a travaillé fort avec la RBQ pour essayer de répondre aux contraintes canadiennes, mais avec un code qui est européen », résume Coralie Roques.

Idem pour la passerelle événementielle et le rail auquel les visiteurs devront s’accrocher. « Ç’a été très compliqué d’avoir un fournisseur qui répondait à l’appel d’offres de Parc olympique, parce qu’on tombe plus dans quelque chose qui est de l’ordre du manège, pas vraiment du bâtiment », explique Isabelle Paventi. Pomerleau a réussi à obtenir les services de l’entrepreneur qui a fait la passerelle de la tour du CN à Toronto, mais des défis demeurent « au niveau de la CCQ et de la RBQ ». « Mais ça, c’est aussi une particularité du projet ! », dit-elle.