Front commun contre la pénurie de main-d’oeuvre

23 janvier 2019
Par Marie Gagnon
Front commun contre la pénurie de main-d’oeuvre. Photo : DanDeLuca, Flickr

Confrontée à une rareté généralisée de main-d’œuvre qualifiée, l’industrie de la construction se mobilise pour faire face aux défis qui s’annoncent.

L’industrie de la construction est un important secteur d’activité au Québec. C’est vrai tant du point de vue économique que de celui de l’emploi. En effet, selon les données de la Commission de la construction du Québec (CCQ), l’industrie générait, à elle seule, 12 pour cent du PIB en 2017 avec des dépenses en immobilisations de 46,8 milliards de dollars. Et elle représentait en moyenne pas moins de 245 800 emplois par mois, soit 1 emploi sur 20 au Québec. C’est tout dire.

 

Cette bonne performance s’avère cependant une arme à deux tranchants. Du moins dans un contexte de forte activité et d’investissements massifs dans toutes les sphères de l’économie. Confrontés à une rareté de main-d’oeuvre qualifiée, les entrepreneurs en construction, tous secteurs confondus, sont aux abois. C’est du moins le constat fait par la CCQ à la suite d’une tournée des régions complétée le printemps dernier et visant à documenter le phénomène.

 

Diane Lemieux, Photo de Gilbert Duclos, Pierre Tremblay, Photo de ACRGTQ, Guillaume Houle, Photo de ACQ

 

« La pénurie est ressentie de façon plus aiguë cette année, note Diane Lemieux, sa présidente et directrice générale. En très peu de temps, l’industrie est passée d’un contexte de main-d’oeuvre abondante et disponible à un contexte de main-d’oeuvre rare et fortement sollicitée. La situation est d’autant plus préoccupante que l’activité a augmenté de 13 % au premier semestre de 2018 par rapport à la même période en 2017. »

Cerner les causes

À l’origine de cette crise, trois causes retiennent l’attention. La première concerne le vieillissement des travailleurs, qui quittent massivement l’industrie pour une retraite méritée. La deuxième tient à l’épuisement du bassin traditionnel d’embauche. Depuis quelques années, la CCQ et le ministère de l’Éducation constatent une baisse marquée des inscriptions dans les programmes de formation professionnelle conduisant aux métiers de la construction, et ce, dans toutes les écoles de métiers.

 

Enfin, dernière cause et non la moindre : le marché de l’emploi est en pleine effervescence au Québec. « On a atteint le pleinemploi, observe Diane Lemieux. Ça vaut pour tous les secteurs industriels, pas seulement pour la construction. On remarque d’ailleurs une forte concurrence entre les différentes industries et les travailleurs de la construction sont de plus en plus sollicités par d’autres industries, comme les mines, où leurs compétences sont recherchées. »

Asma Ghali, Photo de Lina Ghali et Karine Grondin, Photo de Marc Lapointe

 

Elle souligne du même souffle que la pénurie sévit de façon plus aiguë dans certains métiers, par exemple en charpenteriemenuiserie. De son côté, l’Association de la construction du Québec (ACQ) rapporte que le nombre de bassins ouverts et le nombre de bassins à moins de 10 % ont doublé au cours des six derniers mois. À la mi-septembre, l’association patronale observait par ailleurs une pénurie de couvreurs, de ferblantiers et de ferrailleurs dans 7 des 10 régions reconnues par la CCQ.

 

La situation est également vécue de façon difficile par l’Association des constructeurs de routes et grands travaux du Québec (ACRGTQ). « Nos membres, qui réalisent plus de 90 % des contrats publics d’infrastructures, s’en plaignent, mentionne Pierre Tremblay, son directeur général adjoint. Ils ont de plus en plus de difficulté à recruter, entre autres pour les travaux d’asphaltage de nuit. Ils rapportent aussi une surenchère dans les postes de gestion, où les salaires sont en hausse en raison d’un manque de personnel. »

 

Faire preuve d’ouverture

Pour la Commission de la construction du Québec, une partie de la solution consiste à intégrer les groupes sous-représentés au sein de l’industrie, à savoir les femmes, les nouveaux arrivants et les Autochtones, ces derniers représentant moins d’un pour cent de la force de travail de l’industrie. « À la CCQ, on régit surtout l’entrée des travailleurs dans l’industrie, rappelle sa dirigeante. Il faut voir comment on peut aménager la réglementation pour que l’entrée de ces groupes soit plus fluide.

 

« Les entrepreneurs veulent aussi plus de polyvalence dans l’exercice des métiers, ajoute-t-elle. Ils veulent que les métiers soient décloisonnés et que des passerelles soient créées entre les différents métiers. Pour cela, il faudrait redéfinir les tâches par métier. Ce n’est pas un dossier facile, on rencontre beaucoup de résistance de la part des représentants des travailleurs. »

 

L’ACQ considère pour sa part que la situation pourrait être réglée rapidement. Ses membres suggèrent en effet de rencontrer le nouveau ministre du Travail, Jean Boulet, afin de le sensibiliser aux difficultés vécues par l’industrie. « Il faut agir maintenant, si on ne veut pas que la situation perdure l’an prochain, confie Guillaume Houle, son porte-parole. Et rien n’indique qu’on s’en va vers un ralentissement de l’activité. Au contraire, tant au niveau public que privé, des investissements importants s’en viennent. Il faut être prêts. »

 

Explorer des solutions

L’ACQ propose de commencer par lever la clause de mobilité interrégionale sur les chantiers de construction. Guillaume Houle précise que les représentations faites à cet égard auprès du gouvernement du Québec semblent avoir trouvé une oreille attentive. L’Association considère par ailleurs que certains programmes de formation professionnelle pourraient être offerts en alternance dans les régions éloignées.

 

« Dans certaines régions, le manque de main-d’oeuvre est directement lié à l’absence de programme de formation pour certains métiers, relève-t-il. En Abitibi, par exemple, les tuyauteurs sont très en demande, mais il n’y a pas de formation. Si les gens doivent s’exiler pour suivre la formation, il y a peu de chances qu’ils reviennent dans leur région d’origine. Le problème reste donc entier. Il faudrait aussi valoriser l’industrie auprès des jeunes afin de les attirer vers ces programmes. »

 

Même son de cloche du côté de l’ACRGTQ, où l’on réclame un programme de reconnaissance des acquis pour les nouveaux arrivants et les travailleurs provenant des autres provinces canadiennes. « D’autres options sont également à l’étude afin d’accélérer la diplomation, dont la méthode duale qui permet à l’étudiant de réaliser la majeure partie de sa formation en entreprise, mentionne Pierre Tremblay. Mais elle est difficilement applicable aux métiers hors construction. »

 

Favoriser l’employabilité

Pour les métiers hors construction, comme manoeuvre, l’ACRGTQ évalue la pertinence d’un programme de formation professionnelle afin d’attirer les jeunes par des cours plus précis. « On n’a pas d’échéance pour l’instant, les études sont en cours, dit-il. On n’est pas les seuls impliqués dans ce dossier, mais on pousse pour avoir les coudées franches et orienter nos actions vers les besoins de notre secteur. On prévoit par exemple inviter des commissions scolaires au prochain ConcassShow pour leur faire connaitre l’industrie du concassage et discuter de ses besoins en main-d’oeuvre. »

 

Afin de répondre aux doléances spécifiques de ses membres, la Corporation des entrepreneurs généraux du Québec (CEGQ) a pour sa part élaboré un programme d’employabilité en partenariat avec la Commission des partenaires du marché du travail. Baptisé Insertion-Relève-Compétences, ce projet vise l’insertion des personnes sous-représentées dans l’industrie de la construction, soit les femmes, les immigrants et les minorités visibles.

 

Le programme, qui prend la forme d’un stage rémunéré de six mois, est aligné sur les besoins des entrepreneurs généraux, précise Asma Ghali, chargée de projet formation pour la CEGQ. « On vise les fonctions d’assistant au chargé de projet ou au surintendant, indique-t-elle. Le recrutement a débuté en mai, et en septembre on avait déjà placé quatre stagiaires, dont deux femmes. Jusqu’ici, les commentaires sont très positifs : les entreprises sont satisfaites de leurs stagiaires et elles apprécient l’encadrement qui leur est offert. »

 

 

L’EXPÉRIENCE GEYSER

Chez Groupe Geyser, on estime qu’il faut faire preuve de créativité pour pallier le manque de main-d’oeuvre qualifiée et de personnel compétent. « Il faut sortir de la zone d’affichage traditionnelle et miser entre autres sur les références internes pour recruter des ingénieurs, des techniciens et des estimateurs, assure Karine Grondin, directrice des ressources humaines pour l’entreprise spécialisée dans le bâtiment.

« On accueille aussi des stagiaires et on s’organise pour les garder à notre service, ajoute-t-elle. On a notamment participé au premier programme de stages de la CEGQ en 2012. Au début, le stagiaire était au chantier, mais il a manifesté de l’intérêt pour l’estimation. On lui a offert la formation nécessaire pour qu’il puisse occuper un poste d’estimateur. Et il est toujours avec nous. »

Tendances et opportunités

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