Déconstruire pour faire tourner la roue de l’économie circulaire

3 juin 2022
Par Mathieu Ste-Marie

Alors que des milliers de tonnes de matériaux de construction terminent chaque année leur vie enfouis ou brûlés, Architecture Sans Frontières (ASF) s’est donné comme mission de faire tourner la roue de l’économie circulaire. Pour y arriver, l’organisme mise sur la déconstruction des bâtiments plutôt que sur leur démolition.

L’économie circulaire est relativement nouvelle dans le paysage québécois, mais ASF y pense depuis longtemps. En 2016, l’organisme a lancé son programme en économie sociale, baptisé Matériaux Sans Frontières, consacré à la récupération et au réemploi de matériaux de construction. Le projet visait ultimement la construction d’un grand centre dans lequel des matériaux usagés seraient récupérés et ensuite revendus.

 

Cinq ans plus tard, cet objectif est sur le point de se concrétiser grâce à une somme de 500 000 $ de la Ville de Montréal remportée lors d’un appel de projets à l’été 2021. L’organisme sera doté, dans les prochains mois, d’un centre de récupération et de revente de matériaux de 10 000 pieds carrés (pi2). Mais ASF voit plus loin : d’ici 2026, un centre de 40 000 pi2 permettra de remettre en circulation environ 2 000 tonnes de matériaux.

 

Entre-temps, Architecture Sans Frontières recevra, dans son nouveau centre, des portes, du bois, de la quincaillerie, des moulures, des plinthes, des lavabos et de la plomberie, entre autres, qui ont une valeur d’usage dans des projets résidentiels et commerciaux. « Les gens identifient ce qu’ils veulent donner, nous contactent et ensuite nous évaluons ce que l’on peut accepter. Nous acceptons des matériaux en bon état et prêts à la revente et non des conteneurs de bois plein de clous, par exemple. Une fois que nous aurons reçu les matériaux, nous les mettrons sur le plancher de vente », explique Bruno Demers, directeur général d’Architecture Sans Frontières.

 

Bruno Demers, directeur général d’Architecture Sans Frontières.. Crédit : Olivier Molino, photographe

 

La revente de matériaux pourrait rapporter jusqu’à deux millions de dollars annuellement à ASF, qui s’en servira pour financer ce programme, mais aussi pour financer des projets de solidarité, notamment à l’intention des itinérants et des communautés autochtones.

 

Un choix écologique

Plus que l’argent récolté, ce sont les bienfaits environnementaux qui ont incité l’organisme à adopter l’économie circulaire. « C’est devenu une évidence qu’un tel programme puisse apporter une contribution significative à la transition écologique, en réduisant les déchets de la construction ainsi que les gaz à effet de serre liés aux matériaux et à l’extraction des ressources », observe le directeur général d’ASF.

 

Le chiffre est frappant : le secteur de la construction est aujourd’hui responsable de 30 % de tous les gaz à effet de serre, de tous les déchets et de toutes les ressources extraites. Le taux serait significativement moins élevé s’il n’y avait pas autant de gaspillage. En effet, le recyclage de matériaux comme la laine minérale, le bois ou le gypse sur les chantiers de construction est de seulement 25 %. « En ce moment, il y a une minuscule portion de matériaux qui est destinée à la réutilisation. Malheureusement, on détruit souvent le corps de la bâtisse, qui s’en va ainsi vers l’enfouissement », affirme Bruno Demers.

 

Un avantage fiscal

Selon lui, la solution passe immanquablement par la déconstruction. Or, la démolition, souvent moins onéreuse et plus rapide, est encore privilégiée sur les chantiers de construction. Dans certains projets, il peut en couter jusqu’à cinq ou six fois plus d’argent pour déconstruire que pour démolir.

 

« S’il n’y a pas d’avantage fiscal, les entrepreneurs ne vont pas penser à cette avenue. Par exemple, ils ne vont pas vouloir payer 50 000 $ pour démanteler le bâtiment plutôt que 15 000 $ pour le démolir. Il faut plus de temps et d’employés pour déconstruire, puisqu’on se sert moins de la machinerie. Toutefois, s’il y a un avantage fiscal, la déconstruction devient possible », mentionne Bruno Demers.

 

C’est pourquoi son organisation donnera un reçu de charité équivalent à la valeur marchande des dons matériels aux personnes qui rapporteront pour plus de 1 000 $ de matériaux au centre de récupération et de revente. Avec ce reçu, les particuliers peuvent profiter d’un crédit d’impôt et les entreprises peuvent recevoir une déduction du revenu imposable. Cela pourrait compenser financièrement les frais de main-d’oeuvre investis pour la déconstruction.

 

« La déconstruction est un marché qui reste à mettre sur pied et dans lequel il y a des occasions d’affaires. Je suis même étonné qu’il n’y ait pas plus d’entreprises qui se préparent à ce virage-là », souligne- t-il.

 

Mobiliser les acteurs

En effet, même si la déconstruction se positionne comme une solution de rechange écologique et économique à la démolition, le phénomène est encore peu répandu au Québec si l’on compare à certains endroits en Amérique du Nord.

 

Par exemple, à Vancouver, un règlement stipule que les maisons construites avant 1950 doivent être déconstruites de telle sorte qu’un minimum de 75 % de leurs composantes soit recyclé ou réutilisé. Aux États-Unis, une industrie de la déconstruction existe depuis 30 ans et un organisme à but non lucratif, Build Reuse, fait la promotion du réemploi des matériaux de construction.

 

Au Québec, les différents acteurs de la construction doivent se mobiliser afin de permettre à cette pratique de vraiment prendre son envol. « Les architectes sont des influenceurs majeurs pour contribuer à ce mouvement de récupération de matériaux. Ils sont en relation avec le client et peuvent l’amener à faire certains choix. Pour sa part, l’entrepreneur a aussi un rôle de leadership dans l’adoption de pratiques de récupération », mentionne Bruno Demers.

 

Plus que jamais, les pratiques doivent changer puisque la tendance vers le développement durable et l’économie circulaire est irréversible, estime-t-il.

 

PROPRIÉTAIRE D’ÉCO-RÉNO

 

Architecture Sans Frontières reçoit des matériaux et des produits possédant une valeur d’usage dans des projets résidentiels et commerciaux. Crédit : Philippe Latour, photographe.

 

Avant même de construire son propre centre de récupération et de revente de matériaux, Architecture Sans Frontières a fait l’acquisition d’Éco-Réno en 2020. Fondée en 2002, l’entreprise spécialisée dans la récupération des matériaux de construction patrimoniaux dispose d’un inventaire diversifié composé notamment de portes, de fenêtres, de quincaillerie, d’éviers, de planchers, de bois de grange, de moulures. Chaque année, elle remet en circulation entre 100 et 150 tonnes de matériaux.