Pour faire face à la crise du logement et à la pénurie de main-d’œuvre au Québec, la préfabrication modulaire dans le multirésidentiel apparaît comme une solution prometteuse alliant rapidité, efficacité et durabilité.
C’était justement la thématique de la conférence Préfabriquer l’avenir : repenser le geste de construire de Stéphan Langevin, architecte, associé principal et directeur de la conception chez STGM Architecture, présentée lors de l’Expo Contech à Montréal, le 27 novembre dernier.
D’ici la prochaine décennie, il serait nécessaire de bâtir entre 430 000 et 480 000 logements par année à l’échelle nationale afin de rétablir l’abordabilité du marché, alors que l’industrie de la construction est frappée par une pénurie de main-d’œuvre, estimait la Société canadienne d’hypothèques et de logement en 2025.
Cette crise a des conséquences visibles : difficultés à se loger, hausse de l’itinérance et augmentation du nombre de jeunes demeurant chez leurs parents — 45,8 % des 20 à 29 ans en 2021, contre 32,1 % en 1991, au Canada, selon l’Institut Vanier.
Parmi les solutions évoquées pour y faire face, le conférencier mentionne l’augmentation de la densité par le changement de zonage, l’augmentation des subventions au logement abordable et la débureaucratisation des processus afin de réduire les délais. « Et l’une des solutions les moins exploitées serait de revoir les manières dont nous construisons », souligne M. Langevin.
Avenir
C’est ici que la construction préfabriquée entre en jeu.
Ce système constructif implique la fabrication hors site de plusieurs éléments, comme les murs, les planchers et les toitures, dans un environnement contrôlé, qui sont par la suite assemblés sur le chantier. Ce mode de construction comprend aussi des panneaux (ossature en bois, murs isolés et préfinis), des composants intégrés comme des salles de bain préassemblées, ainsi que des systèmes hybrides et des modules volumétriques.
Bien qu’ancienne — ses premières formes remontent à l’Antiquité — la préfabrication a connu un essor marqué au XXe siècle, notamment durant les guerres mondiales et la reconstruction d’après-guerre. De 1960 à 2000, elle s’est étendue aux écoles et aux bureaux, portée par l’arrivée de nouveaux matériaux comme le béton préfabriqué, l’acier léger et le bois d’ingénierie.
Des préjugés à déconstruire
Toutefois, des préjugés défavorables font également leur apparition dans les années 1975-1980, selon les recherches de Stéphan Langevin. « Il y a commencé à avoir des catastrophes architecturales préfabriquées à ce moment-là. Je pense qu’elles sont apparues à cause de la sous-qualité architecturale du préfabriqué. Ça ne fait pas si longtemps que les architectes sont impliqués. À partir du moment où nous sommes consultés, nous avons au moins l’opportunité d’ajouter une couche esthétique au projet », explique-t-il en entrevue avec Portail Constructo.
Depuis une dizaine d’années, l’intérêt renaît, surtout chez les préfabriquants résidentiels, qui ont progressivement amélioré l’esthétique de leurs produits et élargi leur portée vers des projets plus grands. Il poursuit : « Certains joueurs se sont rendu compte du potentiel et des avantages de ce système constructif. C’est comme un processus. Ceux qui s’en sont rendu compte en premier ont décidé de le réexploiter d’une manière différente. »
« Les préfabriquants principalement impliqués dans le résidentiel ont commencé à faire des maisons qui n’étaient pas très esthétiques. Puis ils ont développé un souci pour l’esthétique. Ils sont passés de plus petites maisons à des plus grandes. Ensuite, ils ont commencé à s’intéresser au multirésidentiel. Je crois que c’est l’échelle des projets qui va maintenant changer », estime-t-il.
Malgré cette hausse de popularité, des préjugés persistent aujourd’hui dans l’industrie de la construction. « Je dirais que le principal, c’est que ça coûte plus cher. Quand tu regardes le coût de la construction, peut-être que ça l’est. Mais si tu regardes l’ensemble de l’œuvre — par exemple, si tu es capable de louer tes logements six mois plus tôt — ce sont six mois de revenus supplémentaires. Tout cet aspect devrait être considéré dans le budget », croit Stéphan Langevin.
Avantages
Efficacité et productivité, notamment en réduisant les délais de construction et en compensant la pénurie de main-d’œuvre; appui gouvernemental, en donnant la priorité à ce système constructif lors de projets de logements sociaux et institutionnels : le préfabriqué comporte plusieurs avantages, selon M. Langevin.
« Ça ouvre aussi le bassin d’employés potentiels. En ayant visité quelques usines de préfabrication au Québec, il y a plus de femmes, la moyenne d’âge est probablement plus grande, puisque les conditions sont meilleures pour les personnes âgées. J’ai également vu une personne en fauteuil roulant qui isolait des conduits. Je n’ai jamais vu ça sur un chantier », fait remarquer l’architecte.
Sur le plan du contrôle de qualité, il ajoute : « Dans les usines, elles doivent respecter certaines normes, comme celles de la CSA, des normes industrielles ou des standards de gestion des déchets, qui sont souvent plus strictes que celles appliquées sur le chantier. De plus, elles sont plus faciles à surveiller et à respecter. Le contrôle de qualité y est continu et intervient à toutes les étapes de fabrication des modules. »
Comme la construction se déroule hors site, le modulaire évite aussi les retards causés par les hivers québécois et assure une meilleure performance thermique. Il présente enfin un avantage environnemental, grâce à une production contrôlée qui réduit le transport et les pertes de matériaux.
Au Québec, plusieurs projets multirésidentiels intégrant la préfabrication ont vu le jour. Citons, par exemple, le Loggia Saint-Lambert, qui offre 78 unités d’habitation et constitue d’ailleurs la première construction modulaire en bois de six étages au Canada. On trouve également les Pavillons du 49e, à Chibougamau, doté de 47 unités de logements fabriqués en usine en bois lamellé croisé (CLT), ainsi que, plus récemment, l’UTILE Rimouski, avec ses 155 logements locatifs pour étudiants.
Stéphan Langevin donne deux conseils aux promoteurs et aux entrepreneurs n’ayant jamais expérimenté la préfabrication modulaire. Le premier : « C’est important de faire affaire avec des professionnels qui ont déjà de l’expérience dans le modulaire. Si tu engages des gens avec qui tu as l’habitude de travailler, mais qui n’ont pas d’expérience là-dedans, c’est presque certainement voué à la catastrophe. Le rôle de certains professionnels change aussi. Par exemple, celui d’un ingénieur en structure ou en mécanique n’est pas le même dans le modulaire que dans un projet traditionnel. » M. Langevin insiste également sur la collaboration : « C’est encore plus vrai dans le modulaire. C’est ça, le secret. Ce n’est pas seulement de communiquer ensemble, mais d’avoir tout le monde autour de la table. »




